Articles Tagués ‘Boumediene’

 Cet article a été envoyé par mail à l’operation leakspin qui a décidé de publier cet article d’opinion:
 
L’Algérie, c’est entendu, est un pays « riche ». Hydrocarbures, potentiel touristique, pêche : comment se fait-il que ce pays soit au 84è rang pour l’indice de développement humain ? Pour le taux de mortalité des moins de cinq ans ? Pourquoi parle-t-on d’un taux de chômage tournant autour de 30% quand le ministère du Travail annonce 11% ? Comment lier ces « performances » aux explications du département d’Etat américain : « parmi les principaux problèmes de droits humains [en Algérie] figurent les restrictions sur la liberté de réunion et d’association » ?
Cet article a pour objectif de donner, de manière rapide, une perspective historique sur le handicap dont souffre l’Algérie : la confiscation du pouvoir par une classe de militaires prêts à violer les droits de l’homme pour rester au sommet de la hiérarchie politique. Cette classe a intérêt à ce que l’information ne circule pas, en Algérie comme entre l’Algérie et l’extérieur, et doit entretenir l’ignorance pour survivre.
Quel est le point commun entre tous les présidents algériens depuis l’indépendance ? Tous, à l’exception de Mohamed Boudiaf (à la tête du Haut Comité d’Etat en 1992) sont des gradés de l’Armée Nationale Populaire, ex-ALN : du colonel Houari Boumediene au commandant Aziz Bouteflika. Cette catégorie de dirigeants, s’appuyant sur leur légitimité de moujahids et sur le fait que l’armée est le seul groupe à s’être structuré et renforcé pendant la guerre, est plus restreinte que le FLN. Le FLN par définition reste un front, rassemblant des sensibilités différentes, source de tensions. Mohamed Boudiaf, un des cadres dirigeants du FLN au début de la guerre d’indépendance, ministre d’Etat du gouvernement provisoire, est par exemple en désaccord avec Ben Bella dès juillet 1962, ce qui lui vaudra une condamnation à mort en 1964 et un exil jusqu’en 1992.  
Délimiter cette classe dominante, au cœur des affaires et de la vie politique an Algérie, n’est donc pas facile, mais faisable : il s’agit de quelques généraux d’état-major, placés au gouvernement, dans les instances militaires les plus puissantes. Un autre exemple : qui dirige le puissant Département du Renseignement et de la Sécurité créé en 1990 ? Un certain Mohamed Mediène. Ce général est resté très discret en politique. Selon Bakchich c’est Mediene qui  est à l’origine de la destitution et la mise sous contrôle judiciaire de Mohamed Meziane, président de la Sonatrach (120 000 salariés, 98 % des exportations algériennes, l’équivalent de 60 % des recettes budgétaires de l’Etat) en 2010. Selon Bakchich encore, « à travers le président de la Sonatrach, c’est le ministre du Pétrole, proche de Bouteflika, Chakib Khelil, qui est désormais dans le collimateur », ce qui démontre la puissance de la nébuleuse  militaire, non épargnée par les dissensions, qui dirige l’Algérie depuis 1962. D’ailleurs, Mediene n’est qu’un exemple : Bouteflika, Nezzar, sont d’autres noms à retenir si on s’intéresse au clan au pouvoir.
Toujours dans une perspective historique, la « caste » se maintenait, dans les années suivent l’indépendance, en utilisant son « aura », sa légitimité, intervenant dans tous les domaines, engrangeant les premiers fruits de l’exploitation des hydrocarbures. Le mécontentement de la population devenant trop explosif pour ce groupe privilégié, il a fallu organiser une parodie de démocratie à partir de 1988: le régime, selon Paul Balta, spécialiste de la Méditerrannée, reste en fait « présidentiel » et le président un militaire, malgré un multipartisme de façade. En parallèle, le pouvoir a été accusé de recourir à tous les moyens possibles pour se maintenir. L’entretien mal maîtrisé d’ennemis, à la fois pour obtenir le soutien de pays Occidentaux soucieux de participer à la lutte contre le terrorisme, et profiter de la guerre pour éliminer des opposants, aurait été un outil auquel Mediene aurait eu recours. Il est à ce propos inutile de rappeler le bilan des années noires, le résultat mitigé de la politique de concorde nationale et la persistance des attentats.
Entretenir l’ignorance et l’opacité est en effet, finalement, dans l’intérêt des quelques généraux aux avoirs démesurés à la tête du pays. L’opacité concernant les massacres des années 90, concernant l’attribution des marchés publics comme pour le projet de l’autoroute Est-Ouest, restreignant la liberté économique des Algériens et profitant, l’opacité sur les procédures administratives, encourageant la corruption, sur l’utilisation de la rente gazière, l’opacité sur la répression pour éviter que la contestation se répande –rappelons que les Algériens n’ont pas attendu, en Kabylie ou ailleurs pour se révolter ; profitent aux généraux.
Comment cette ignorance est-elle entretenue ? D’abord en négligeant l’éducation : un secteur en perpétuel chantier, sans moyens, comme le prouvent les grèves permanentes des professeurs. Ensuite, en étouffant le plus discrètement possibles tous les acteurs de la société civile susceptibles d’apporter une information offrant des perspectives à la population. Si l’on prend l’exemple des partis, le Département d’Etat américain note en avril 2010 que «parmi les principaux problèmes de droits humains figurent les restrictions sur la liberté de réunion et d’association, qui ont considérablement affaiblis les activités des partis politiques et la capacité des citoyens à changer le gouvernement de manière pacifique à travers des élections». Par ailleurs, il n’est pas besoin de résumer les pressions et procédés, mise en évidence dans des câbles diplomatiques, utilisés pour présenter la dernière élection comme démocratiques : fausses images, réunions préparées avec les observateurs.
Les médias traditionnels, qui se sont parfois montrés critiques, ne sont pas épargnés : toujours selon le rapport du Département d’Etat américain, « le gouvernement contrôle ainsi la plus grande source de revenus pour la plupart des journaux et utilise ce contrôle pour orienter le contenu dans la presse».
La « caste » a donc changé de stratégie depuis 1962 : des exactions menées par l’armée et coups d’états (1965), à une démarche plus discrète de domination économique et d’étouffement du jeu démocratique. La vingtaine de généraux au pouvoir est de plus en plus contrainte par une perte de légitimité auprès des plus jeunes (qui n’ont pas connu la guerre d’indépendance), une situation sociale explosive  et l’émergence de nouveaux médias. Son seul rempart : le désintérêt de toutes les opinions publiques – le ministre de la solidarité nationale annonçait 7 millions d’algériens à l’étranger en 2008 – nourri par le manque d’information et un flou volontairement maintenu. L’information libre est plus que jamais une nécessité.

Les protagonistes:

  • Eric Chevallier, conseiller spécial (crise et conflits) de Bernard Kouchner au Ministère des Affaires Étrangères depuis 2007.
  • Daniel Fried, diplomate et ambassadeur américain, envoyé spécial pour la clôture du camp de Guantanamo.
N° de référence Créé Publié Classification Origine
09PARIS933 2009-07-09 16:04 2010-11-30 16:04 CONFIDENTIEL//NOFORN Ambassade de Paris

VZCZCXRO9875
PP RUEHAG RUEHROV RUEHSL RUEHSR
DE RUEHFR #0933/01 1901613
ZNY CCCCC ZZH
P 091613Z JUL 09
FM AMEMBASSY PARIS
TO RUEHC/SECSTATE WASHDC PRIORITY 6674
INFO RUCNMEM/EU MEMBER STATES COLLECTIVE PRIORITY
C O N F I D E N T I A L SECTION 01 OF 02 PARIS 000933
NOFORN
SIPDIS
E.O. 12958: DECL: 07/07/2019
TAGS: PREL PGOV PHUM PTER FR
SUBJECT: LA FRANCE OUVERTE A L’EXAMEN DE SIX NOUVEAUX DOSSIERS DE DETENUS DE GUANTANAMO
PARIS 00000933 001.2 OF 002
Classifié par: Classifié par le Ministre/Conseiller politique Allegrone pour les Raisons 1.4 b et d.

1. (C/NF) Résumé: Le 2 Juillet, lors d’une réunion avec Eric Chevallier, Conseiller Spécial au Ministère des Affaires Étrangères, l’ambassadeur Dan Fried, Envoyé Spécial pour la Cloture du Camp de Guantanamo (S/GC), a récapitulé les résultats de ses efforts pour négocier le rapatriement de détenus de Guantanamo et a remercié la France d’avoir bien voulu examiner six nouveaux dossiers de détenus. Chevallier a souligné que la France réexaminerait les dossiers favorablement. Parlant de la procédure, il a aussi dit que la France ne serait pas capable de se prononcer tant qu’elle n’en saura pas plus sur l’attitude du Congrès Américain envers l’acceptation ou non de ces détenus sur le sol américain. Chevallier a confirmé qu’une décision favorable permettant le rapatriement de détenus de Guantanamo vers les US, n’est pas une « pré-condition » mais a dépeint cette décision comme extrêmement importante et pas loin d’être une pré-condition. Il a aussi noté qu’avoir établi un bon précédent avec les membres de Schengen, en fournissant à la France des informations à partager sur le transfert du détenu Boumediene, aiderait potentiellement le processus d’obtention de visas Schengen dans le cadre du rapatriement des autres détenus en Europe.

2. (SBU) Chevallier était accompagné par
– Michèle Boccoz, Directrice Adjointe du Cabinet du Ministre des Affaires Étrangères;
– Martin Julliard, Sous-Directeur des menaces transversales au Ministère des Affaires Étrangères;
– Sylvie Bermann, équivalent du Sous-Secrétaire des Organisations Internationales au Ministère des Affaires Étrangères;
– Jacques Pellet, équivalent du Sous-Secrétaire Adjoint aux Droits de l’Homme au Ministère des Affaires Étrangères;
– Bernard Regnauld-Fabre, Sous-Directeur de l’Amérique du Nord au Ministère des Affaires Etrangeres;
– Fatih Akcal, responsable du secteur Relations Externes pour l’Union Européenne;
Le Chargé d’Affaires Pekala, conseiller et preneur de notes était également présent. Fin du résumé.

Six nouveaux dossiers de détenus: Impact potentiel de la décision américaine

3. (C/NF) Son Excellence Fried a présenté les dossiers de six détenus que les US aimeraient que la France examine, pointant le fait que certains d’entre eux ont des jugements de remise en liberté, et relevant que nous avons présenté des dossiers à d’autres gouvernements européens. Chevallier a exprimé des remerciements pour les nouvelles informations, et a assuré à Fried que, après la rencontre Obama-Sarkozy en Juin et le rapatriement en Mai de l’algérien Lakdar Boumediene, la France va examiner les dossiers favorablement. Cependant, parlant de la procédure, il a averti que la France ne serait pas capable de donner une réponse tant qu’elle n’en saura pas plus sur l’attitude du Congrès envers l’acceptation ou non d’une partie des détenus sur le sol américain. Une décision positive du Congrès, a continué Chevallier, améliorerait la perspective de soutenir (ou « vendre ») ce rappatriement auprès du public français et des autres pays européens. Devant l’insistance de Fried, Chevallier a répondu que la décision du Congrès n’était pas une « pré-condition », mais a aussi dit que « ça n’en est pas loin ». Il a insisté sur le fait que la décision américaine « est partie intégrante de l’évaluation politique de la France » et « est extrêmement importante » pour la décision définitive de la France. Au même moment, Chevallier a confirmé qu’il n’interviendrait pas négativement dans les discussions américaines avec les autres pays, par exemple, Espagne, Italie, et Portugal, qui avancent dans leurs procédures de rappatriement. Dans les discussions finales sur les dossiers, Fried a suggéré aux officiels français de se rendre à Guantanamo pour questionner les détenus, informer les avocats de la défense de leur décision, aider à la sélection de futurs candidats, et formuler toute requête de demande d’information via les liaisons du renseignement.

Requête pour partager le dossier Boumediene avec les Partenaires de Schengen

4. (C/NF) Chevallier a confirmé que les états partenaires de Schengen doivent maintenant partager les dossiers de détenus avec leurs partenaires de Schengen par le biais du cadre de travail européen choisi. Si aucun état ne s’y oppose, un visa Schengen sera fourni; cependant, si un ou plusieurs états-partenaire s’y oppose, seul un visa national pourra être accordé. Le refus d’accorder un visa Schengen aurait aussi un impact sur les services sociaux et le type de statut de résident offert à l’ancien détenu. Chevallier aimerait que Boumediene soit le premier cas de test, étant donné qu’il est un détenu à bas risque. Fried a accepté de fournir un dossier révisé qui pourra être partagé avec les partenaires européens. Chevallier a regretté la décision européenne de placer ce problème sous le champ d’application des Ministères de l’Intérieur, arguant que cela aurait été plus facile à gérer par les Ministères des Affaires Étrangères. Fried a conclu la discussion avec Chevallier en indiquant que les procédures américaines en matière de transferts de détenu ont un peu changées. La nouvelle législation du Congrès requiert maintenant une notification de transfert 15 jours à l’avance et des accords sur la notification de transfert. Les Etats-Unis prévoient de remplir ces obligations dans le futur via un échange de notes diplomatiques.

5. (C/NF) L’expert de Chevallier sur ce problème, Martin Julliard, nous a questionné sur les paiements financiers faits aux Bermudes et à Palau pour avoir accepté des détenus ouïghours. Fried a précisé que les fonds américains sont seulement destinés à couvrir des frais remboursables et sont minimes. Julliard a dit que son service surveille l’opinion publique française au sujet du rapatriement de Boumediene, et a cité l’utilisation de l’argent taxé pour le rapatriement des détenus comme une des trois préoccupations majeures. Fried n’a pas pris d’engagement, mais a dit qu’il voudrait en discuter ultérieurement si ca devenait symboliquement nécessaire pour la France.

6. (C/NF) Commentaire: Les autorités françaises restent fières de leur rôle dans l’ouverture de la voie au rapatriement de détenus en Europe, et se sont engagées à examiner favorablement six nouveaux dossiers de détenu. Cependant, une décision américaine d’accepter ou refuser de prendre les détenus sur le sol américain est clairement un élément de calcul alors qu’ils évaluent une réaction intérieure française au sujet des rapatriements.

PEKALA