Articles Tagués ‘coup d’Etat’

Le 19 mars devait être le jour de fête des 10 ans de l’alternance au Sénégal. Abdoulaye Wade rompait 40 ans d’hégémonie du parti socialiste en accédant à la présidence de la république. L’espoir de changement était immense, un président issu du parti démocratique sénégalais (PDS) d’orientation libérale prenait le pouvoir. Wade avait axé sa campagne sur l’économie et promettait des créations d’emploi pour résoudre le problème du chômage. Dix ans plus tard, on est forcé de constater que le compte n’y est pas. Le Sénégal est 144e au classement du Programme des Nations Unies Pour le Développement (PNUD) par l’indice de développement humain (IDH) en 2010. Le taux de chômage est de 49%, la croissance inférieure à 3% du PIB est trop faible pour répondre aux besoins de la population mais l’inflation est à 4,2% (source: diplomatie.gouv.fr). Le nouveau président n’a pas tout à fait rompu avec les pratiques des anciens dirigeants. Dans un esprit de népotisme, il favorise sa famille notamment son fils, Karim, qui est ministre et qu’il aimerait bien voir lui succéder. Le respect des Droits de l’Homme s’est nettement dégradé à la faveur du second mandat du président Wade, le rapport 2010 d’amnesty international décrit une situation alarmante:

Dans le sud de la Casamance, des centaines de personnes ont été déplacées après la reprise de combats sporadiques entre l’armée sénégalaise et des membres présumés d’un mouvement séparatiste. Des policiers ont torturé des détenus sans que l’appareil judiciaire ne prenne de mesures. La répression de l’homosexualité masculine s’est intensifiée. Des médias et des journalistes indépendants ont été la cible de manœuvres de harcèlement visant à étouffer la liberté d’expression. Le procès d’Hissène Habré, l’ex-président du Tchad, n’a pas débuté.

Abdoulay Wade, chantre du libéralisme (surtout économique) a la main de plus en plus lourde pour faire taire les opposants:

Des médias et des journalistes indépendants ont été pris pour cibles, l’objectif étant d’étouffer la liberté d’expression et de faire taire les critiques à l’égard du président Abdoulaye Wade et de son gouvernement.

  • En mars, trois stations de radio de Dakar qui avaient commenté les élections locales ont vu leurs fréquences suspendues pour deux mois. La suspension a finalement été annulée au bout de quatre jours, la condition étant que les stations s’abstiennent de commenter l’actualité politique en période de campagne électorale.
  • Trois journalistes du Quotidien ont été convoqués par la police en août pour être entendus au sujet de la publication d’un article critique à l’égard du président Wade et de ministres de son gouvernement. L’audition s’est poursuivie sur deux jours.
manifestant brandissant une affiche contre Wade père et fils

manifestant brandissant une affiche contre Wade père et fils le 19 mars, "Wade Dégagent"

Le ras le bol de la population déçue s’est amplifiée et a débouché sur le mouvement « Y en a marre » lancé par le groupe de rap, Keur Gui (Lire le très bon article d’afrik.com pour ceux qui veulent en savoir plus sur le mouvement) qui a connu un essor très important après le forum social de Dakar en février. Les revendications portent en priorité sur l’amélioration du niveau de vie mais aussi sur les libertés politiques:

extrait d'une conversation sur twitter avec un jeune militant de "y en a marre"

extrait d'une conversation sur twitter avec une sympathisante du mouvement "y en a marre", qui se décrit comme une simple "citoyenne qui désapprouve le régime de Wade"

« Y en a marre » avait appelé à une marche le 19 mars, jour de commémoration par les militants du parti démocratique sénégalais de l’arrivée au pouvoir d’Abdoulay Wade. Les manifestations à Dakar, capitale du Sénégal, ont démarré place de l’indépendance pour finir place de l’obélisque.

parcours de la manifestation du 19 mars à Dakar, de la place de l'indépendance vers la place de l'obélisque

parcours de la manifestation du 19 mars à Dakar, de la place de l'indépendance vers la place de l'obélisque, capture d'écran de wikimapia retouchée par hayop

La situation s’était tendue ces derniers jours avec la crainte d’affrontements entre partisans et opposants du président. Après quelques tergiversations, la manifestation a été autorisée. La très dynamique Dakar était particulièrement calme ce matin, les gens préférant rester chez eux de peur des incidents. Ce matin, peu avant les manifestations, le gouvernement a affirmé, par la voie du ministre de la justice Cheikh Tidiane Sy, avoir déjoué une véritable tentative de coup d’Etat. Quinze personnes ont été arrêtées dans cette affaire, il est difficile de s’assurer de la véracité des chefs d’accusations contre les suspects impliqués. Les manifestants se sont d’abord regroupés place de l’indépendance, ils étaient environ 5000 selon l’agence de presse sénégalaise:

manifestants réunis place de l'indépendance à Dakar, le 19 mars en début d'après-midi

manifestants réunis place de l'indépendance à Dakar, le 19 mars en début d'après-midi

Il a aussi été fait échos d’affrontements et de course-poursuites entre policiers et manifestants, place de l’indépendance. Jeunes libéraux (militants du PDS) et socialistes (parti d’opposition) se sont affrontés à coup de jet de pierre. Selon le média publique ruepublique.net qui a suivi en direct les évènements, un jeune militant libéral été sévèrement tabassé.

Les manifestations place de l’obélisque se sont déroulées dans une ambiance plutôt bonne enfant d’après les témoignages recueillis. Les rappeurs à l’initiative de la manifestation ont réitéré à plusieurs reprises les appels au calme. Se sont ensuite enchainés chants et prise de parole sur une scène montée à l’occasion. La foule apparemment ne cesserait de grossir.

foule rassemblée place de l'obélisque le 19 mars à l'initiative du mouvement "y en a marre"

foule rassemblée place de l'obélisque le 19 mars à l'initiative du mouvement d'opposition "y en a marre"

Les organisateurs de la manifestation sont satisfaits. Le rappeur Khouman du groupe pee a parlé de « victoire de la jeunesse ». La présence de Serigne Mansour Sy Djamil, religieux populaire qui n’a pas hésité à s’opposer à la famille Wade, a été remarquée. Y en a marre a engrangé un succès symbolique en réussissant à organiser un évènement citoyen et compte bien continuer sur sa lancée.

La prochaine étape est la sensibilisation des jeunes pour l’inscription sur les listes électorales.

Avant de lire le câble, voilà un bref rappel des faits:
Le 17 mars 2009, après un long conflit politique de plusieurs mois, le président malgache Ravalomanana est renversé par l’armée. Son opposant, Andry Rajoelina, s’autoproclame président du pays quatre jours plus tard. La communauté internationale condamne ce coup d’Etat. L’UE puis les Etats-Unis annoncent des sanctions économiques:
Washington dénonce un coup d’État et réduit son aide, france 24, 20/03/2009

Les protagonistes français en présence sont: Rémi Maréchaux (actuellement directeur de la stratégie à la direction générale de la sécurité extérieure) et Romain Serman (actuellement consul général de France à San Francisco) qui étaient conseillers techniques à la cellule diplomatique Afrique subsaharienne à la présidence de la République. Ils s’entretiennent à propos d’un troisième homme, Robert Bourgi, proche de Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, et du président Sarkozy sur les relations africaines. Sont aussi cités, Joaqim Chissano, ancien président du Mozambique et médiateur de la Communauté de Développement de l’Afrique Australe (SADC) pour Madagascar, Omar Bongo, ancien président du Gabon décédé le 8 juin 2009 (son fils Ali Bongo, lui a succédé) et Patrick Leloup, homme d’affaires et conseiller de Rajoelina.

N° de réference créé publié Classification Origine
09PARIS848 2009-06-23 16:04 2010-12-04 12:12 CONFIDENTIEL/A ne pas partager avec des étrangers Ambassade de Paris

VZCZCXRO7020
PP RUEHBZ RUEHDU RUEHMR RUEHPA RUEHRN RUEHTRO
DE RUEHFR #0848/01 1741607
ZNY CCCCC ZZH
P 231607Z JUN 09
FM AMEMBASSY PARIS
TO RUEHC/SECSTATE WASHDC PRIORITY 6530
INFO RUEHZO/AFRICAN UNION COLLECTIVE PRIORITY
RUCNDT/USMISSION USUN NEW YORK PRIORITY 1721
RUEHBS/USEU BRUSSELS PRIORITY 2641
RHMFIUU/HQ USAFRICOM STUTTGART GE PRIORITY
C O N F I D E N T I E L SECTION 01 OF 03 PARIS 000848

NOFORN
SIPDIS

E.O. 12958: DECL: 06/23/2019
TAGS: PREL PGOV PINS KDEM PINR MA FR
SUJET: MADAGASCAR: LES FRANÇAIS SOUTIENNENT LE CONSENSUS POLITIQUE MENANT A DES ELECTIONS

REF: A. AMBASSADE ANTANANARIVO-KANEDA E-MAIL (23 juin)
B. PARIS 815

Classifié Par: Ministre Conseiller Intérimaire aux Affaires Politique Andrew Young, 1.4 (b/d). [NDLR : Dans la diplomatie américaine, le Ministre Conseiller est la seconde personnalité de l’Ambassade et agit en qualité de Chargé d’Affaires par intérim en l’absence de l’Ambassadeur]

1. (C/NF) RESUME: La France est toujours en faveur d’un consensus politique parmi les parties prenantes qui mènerait à des élections crédibles, a dit le conseiller technique cellule diplomatique Afrique subsaharienne à la présidence de la République, Rémi Maréchaux, le 23 juin. Cependant, ni Rajoelina, ni Ravalomanana (qui est en train de recruter des mercenaires en France), ni Ratsiraka ne font de gestes de réconciliations. La communauté international doit continuer de faire pression sur eux. Le changement récent de politique de la SADC [Communauté de Développement de l’Afrique Australe) est utile, comme l’est la désignation de Joaqim Chissano en tant que médiateur de la SADC pour Madagascar; la prochaine réunion du groupe international de contact (GIC) devrait avoir lieu à Antananarivo. Marechaux dénie les rumeurs comme quoi la France aurait fourni un avion militaire à la haute autorité de transition (HAT)[NDLR:gouvernement de transition mené par Rajoelina après le putsch contre l’ancien président, Ravalomanana]; il a dit que les relations bilatérales étaient dans une «zone grise», avec le nouvel ambassadeur qui n’a pas encore présenté ses lettres de créance [NDLR : document donné par un chef d’Etat auprès duquel il est accrédité]. Marechaux a dit que la France respectait les condamnations de l’UE de «toute suspension de l’aide non-humanitaire», que l’UE appliquait strictement. Le gouvernement français fait de son mieux pour ne pas s’emmêler les pinceaux dans la dispute sur le contrôle de l’ambassade de Madagascar à Paris. Marechaux a qualifié l’homme d’affaires français et magouilleur en coulisses, Robert Bourgi d’opportuniste doté d’une très faible expérience à Madagascar, qui a été appelé à la rescousse par le Franco-Malgache Patrick Lelu (phonétique) [Il s’agit de Patrick Leloup] FIN DU RESUME

LE CONSENSUS MENANT A DES ELECTIONS EST NECESSAIRE

2. XXXXXXXXXXXX

11. (C/NF) Comme son collègue Romain Serman (ref B, paragraphes 7-11), Marechaux a exprimé un sentiment de gêne vis-à-vis de l’apparente implication de l’homme d’affaires et magouilleur en coulisses Robert Bourgi. Il a dit que Bourgi n’avait aucune expérience préalable à Madagascar mais qu’il avait été appelé par Patrick Lelu (phonétique), un homme d’affaires franco-malgache et conseiller de plusieurs figures dirigeant Madasgascar. Marechaux a dit que Bourgi, à la recherche de nouveaux marché après la mort du président du Gabon, Omar Bongo, était avide de chercher de nouvelles opportunités à Madagascar. Marechaux avait répété que Bourgi n’était en aucune façon associé avec le gouvernement français et qu’il était seulement motivé par ses intérêts personnels.

BERRY