Articles Tagués ‘Obama’

Les protagonistes:

  • Eric Chevallier, conseiller spécial (crise et conflits) de Bernard Kouchner au Ministère des Affaires Étrangères depuis 2007.
  • Daniel Fried, diplomate et ambassadeur américain, envoyé spécial pour la clôture du camp de Guantanamo.
N° de référence Créé Publié Classification Origine
09PARIS933 2009-07-09 16:04 2010-11-30 16:04 CONFIDENTIEL//NOFORN Ambassade de Paris

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DE RUEHFR #0933/01 1901613
ZNY CCCCC ZZH
P 091613Z JUL 09
FM AMEMBASSY PARIS
TO RUEHC/SECSTATE WASHDC PRIORITY 6674
INFO RUCNMEM/EU MEMBER STATES COLLECTIVE PRIORITY
C O N F I D E N T I A L SECTION 01 OF 02 PARIS 000933
NOFORN
SIPDIS
E.O. 12958: DECL: 07/07/2019
TAGS: PREL PGOV PHUM PTER FR
SUBJECT: LA FRANCE OUVERTE A L’EXAMEN DE SIX NOUVEAUX DOSSIERS DE DETENUS DE GUANTANAMO
PARIS 00000933 001.2 OF 002
Classifié par: Classifié par le Ministre/Conseiller politique Allegrone pour les Raisons 1.4 b et d.

1. (C/NF) Résumé: Le 2 Juillet, lors d’une réunion avec Eric Chevallier, Conseiller Spécial au Ministère des Affaires Étrangères, l’ambassadeur Dan Fried, Envoyé Spécial pour la Cloture du Camp de Guantanamo (S/GC), a récapitulé les résultats de ses efforts pour négocier le rapatriement de détenus de Guantanamo et a remercié la France d’avoir bien voulu examiner six nouveaux dossiers de détenus. Chevallier a souligné que la France réexaminerait les dossiers favorablement. Parlant de la procédure, il a aussi dit que la France ne serait pas capable de se prononcer tant qu’elle n’en saura pas plus sur l’attitude du Congrès Américain envers l’acceptation ou non de ces détenus sur le sol américain. Chevallier a confirmé qu’une décision favorable permettant le rapatriement de détenus de Guantanamo vers les US, n’est pas une « pré-condition » mais a dépeint cette décision comme extrêmement importante et pas loin d’être une pré-condition. Il a aussi noté qu’avoir établi un bon précédent avec les membres de Schengen, en fournissant à la France des informations à partager sur le transfert du détenu Boumediene, aiderait potentiellement le processus d’obtention de visas Schengen dans le cadre du rapatriement des autres détenus en Europe.

2. (SBU) Chevallier était accompagné par
– Michèle Boccoz, Directrice Adjointe du Cabinet du Ministre des Affaires Étrangères;
– Martin Julliard, Sous-Directeur des menaces transversales au Ministère des Affaires Étrangères;
– Sylvie Bermann, équivalent du Sous-Secrétaire des Organisations Internationales au Ministère des Affaires Étrangères;
– Jacques Pellet, équivalent du Sous-Secrétaire Adjoint aux Droits de l’Homme au Ministère des Affaires Étrangères;
– Bernard Regnauld-Fabre, Sous-Directeur de l’Amérique du Nord au Ministère des Affaires Etrangeres;
– Fatih Akcal, responsable du secteur Relations Externes pour l’Union Européenne;
Le Chargé d’Affaires Pekala, conseiller et preneur de notes était également présent. Fin du résumé.

Six nouveaux dossiers de détenus: Impact potentiel de la décision américaine

3. (C/NF) Son Excellence Fried a présenté les dossiers de six détenus que les US aimeraient que la France examine, pointant le fait que certains d’entre eux ont des jugements de remise en liberté, et relevant que nous avons présenté des dossiers à d’autres gouvernements européens. Chevallier a exprimé des remerciements pour les nouvelles informations, et a assuré à Fried que, après la rencontre Obama-Sarkozy en Juin et le rapatriement en Mai de l’algérien Lakdar Boumediene, la France va examiner les dossiers favorablement. Cependant, parlant de la procédure, il a averti que la France ne serait pas capable de donner une réponse tant qu’elle n’en saura pas plus sur l’attitude du Congrès envers l’acceptation ou non d’une partie des détenus sur le sol américain. Une décision positive du Congrès, a continué Chevallier, améliorerait la perspective de soutenir (ou « vendre ») ce rappatriement auprès du public français et des autres pays européens. Devant l’insistance de Fried, Chevallier a répondu que la décision du Congrès n’était pas une « pré-condition », mais a aussi dit que « ça n’en est pas loin ». Il a insisté sur le fait que la décision américaine « est partie intégrante de l’évaluation politique de la France » et « est extrêmement importante » pour la décision définitive de la France. Au même moment, Chevallier a confirmé qu’il n’interviendrait pas négativement dans les discussions américaines avec les autres pays, par exemple, Espagne, Italie, et Portugal, qui avancent dans leurs procédures de rappatriement. Dans les discussions finales sur les dossiers, Fried a suggéré aux officiels français de se rendre à Guantanamo pour questionner les détenus, informer les avocats de la défense de leur décision, aider à la sélection de futurs candidats, et formuler toute requête de demande d’information via les liaisons du renseignement.

Requête pour partager le dossier Boumediene avec les Partenaires de Schengen

4. (C/NF) Chevallier a confirmé que les états partenaires de Schengen doivent maintenant partager les dossiers de détenus avec leurs partenaires de Schengen par le biais du cadre de travail européen choisi. Si aucun état ne s’y oppose, un visa Schengen sera fourni; cependant, si un ou plusieurs états-partenaire s’y oppose, seul un visa national pourra être accordé. Le refus d’accorder un visa Schengen aurait aussi un impact sur les services sociaux et le type de statut de résident offert à l’ancien détenu. Chevallier aimerait que Boumediene soit le premier cas de test, étant donné qu’il est un détenu à bas risque. Fried a accepté de fournir un dossier révisé qui pourra être partagé avec les partenaires européens. Chevallier a regretté la décision européenne de placer ce problème sous le champ d’application des Ministères de l’Intérieur, arguant que cela aurait été plus facile à gérer par les Ministères des Affaires Étrangères. Fried a conclu la discussion avec Chevallier en indiquant que les procédures américaines en matière de transferts de détenu ont un peu changées. La nouvelle législation du Congrès requiert maintenant une notification de transfert 15 jours à l’avance et des accords sur la notification de transfert. Les Etats-Unis prévoient de remplir ces obligations dans le futur via un échange de notes diplomatiques.

5. (C/NF) L’expert de Chevallier sur ce problème, Martin Julliard, nous a questionné sur les paiements financiers faits aux Bermudes et à Palau pour avoir accepté des détenus ouïghours. Fried a précisé que les fonds américains sont seulement destinés à couvrir des frais remboursables et sont minimes. Julliard a dit que son service surveille l’opinion publique française au sujet du rapatriement de Boumediene, et a cité l’utilisation de l’argent taxé pour le rapatriement des détenus comme une des trois préoccupations majeures. Fried n’a pas pris d’engagement, mais a dit qu’il voudrait en discuter ultérieurement si ca devenait symboliquement nécessaire pour la France.

6. (C/NF) Commentaire: Les autorités françaises restent fières de leur rôle dans l’ouverture de la voie au rapatriement de détenus en Europe, et se sont engagées à examiner favorablement six nouveaux dossiers de détenu. Cependant, une décision américaine d’accepter ou refuser de prendre les détenus sur le sol américain est clairement un élément de calcul alors qu’ils évaluent une réaction intérieure française au sujet des rapatriements.

PEKALA

Comme la grande partie des câbles publiées, la communication 10PARIS183: n’apporte pas de révélations cruciales. Borloo manifestait déjà son scepticisme vis à vis du succès d’un accord contraignant:

 »Jusqu’à présent, nous étions dans un système, le protocole de Kyoto, qui était certes une grande avancée, une mise en marche du monde, mais seule l’Europe était réellement engagée, alors qu’elle représente 17 % des émissions mondiales des gaz à effet de serre. Et encore, les engagements européens ont été honorés parce qu’il y a eu des modifications des mix énergétiques des pays de l’Est, expliquait Jean-Louis Borloo, devant les Commissions des Affaires économiques et du Développement durable de l’Assemblée nationale le 27 janvier. L’enjeu du post Kyoto était d’accrocher les 80 % d’émetteurs de GES restants. L’idée que le type d’accord contraignant européen pouvait être imposé au reste du monde était un non sens. Si le 31 janvier, le reste du monde adresse à l’ONU ses plans de réduction et ses engagements, Copenhague sera une réussite ». Le ministre d’État ne doute pas quant au respect de cette échéance qui, dans les objectifs, suivra  »la feuille de route de Bali ».

M. Borloo rencontra l’ambassadeur des États-Unis, M. Rikvin, vers le 17/02, date où a été envoyée la communication au secrétariat d’État. Le ministre de l’environnement de l’époque n’a pas changé d’avis après son entretien avec l’ambassadeur des États-Unis. Cependant, la déclaration à l’assemblée nationale a été faite après le sommet de Copenhague qui s’est tenu en décembre 2009. Audrey Garric, journaliste du monde, soutient que c’est une position très éloignée de ce qu’il prônait ouvertement avant le congrès en s’appuyant sur un entretien donné au nouvel observateur le 21 novembre, 16 jours avant l’ouverture du sommet de Copenhague. La lecture de l’interview appelle à être prudent:

Nouvel Observateur : Faut-il impérativement un traité  à  la sortie de Copenhague pour graver ces engagements dans le marbre ?

Jean-louis Borloo : Vous savez, les traités à ce niveau, c’est généralement quand on est en guerre et qu’on fait la paix. Ce qui n’est pas le cas. Et puis les traités, dits contraignants, ne garantissent pas la réussite. Il n’est qu’à voir Kyoto. Autant je pense que les signataires de Kyoto doivent se réengager. Autant il me semble que des engagements fermes et chiffrés des nations présentes à Copenhague seraient déjà à la hauteur de l’attente. Ensuite on met des contrôles à posteriori et un monitoring de vérifications. Il serait aussi souhaitable qu’on se mette d’accord pour une Agence Mondiale de l’environnement du type de l’OMC pour fixer  les règles et suivre leurs applications. Dés lors que les objectifs sont chiffrés et qu’un fonds de développement est créé pour les pays les plus vulnérables sur la production d’électricité propre et pour  la lutte contre la déforestation et le traitement des risques, tout est possible.

La position de M. Borloo était pour le moins ambigüe. Il ne se prononçait pas ouvertement pour un traité contraignant mais n’était pas défavorable à des contrôles et des vérifications.
On note que deux propositions sont mises en avant:

    • la lutte contre la déforestation et reboisement (à travers le programme de l’ONU, REDD+)
    • la mise en place d’un fonds «vert» destiné à financer le développement durable des pays moins favorisés (appelé programme «fast-start»)

Ces deux mesures faisaient parties du plan «justice-climat» exposé le 31/10/2009 au Journal du Dimanche par M. Borloo. Néanmoins, aucune référence au financement du projet n’est faite dans le câble alors que le plan initial prévoyait un prélèvement sur les flux financiers à hauteur de 0,01% (appelé aussi taxe Tobin).

On constate un double langage tenu par M. Borloo à l’époque, ce qui n’a strictement rien de surprenant dans le monde de la politique. Dans, le câble, l’ambassadeur des États-Unis écrit:

Il a aussi souligné qu’à la différence de quelques Européens, les Français comprenaient la position du gouvernement américain et n’ont pas été critiques vis à vis des États-Unis à Copenhague. En réalité, dit-il, le succès de l’accord de Copenhague pour le gouvernement américain résulte de l’engagement direct du président Obama.

Cette position de l’ancien ministre de l’environnement est surprenante quand on sait que ce dernier s’est montré très critique vis à vis de l’administration Obama. En mai 2009, il avait jugé «insuffisants» les projets américains de réduction des émissions de gaz à effet de serre. On pouvait lire à l’époque dans france-soir:

Pour Jean-Louis Borloo, il est donc «inconcevable» que la première puissance mondiale, qui émet deux fois plus de GES que l’UE, ne fasse pas au moins autant d’efforts que l’Europe, même s’il est possible d’envisager un délai de trois ou quatre ans aux Etats-Unis, qui «reviennent de loin».

Le 7 décembre, jour d’ouverture du sommet de Copenhague, M. Borloo tenait à l’express des propos qui allaient dans le même sens en déclarant «Obama doit nous emboîter le pas». Le 21 décembre, trois jours après la fin de la conférence, le ministre déclarait ouvertement sa déception vis à vis du gouvernement américain dans une interview à RMC:

La grande déception, ce sont les Etats-Unis! En gros, un américain émet 4 fois plus de gaz à effet de serre qu’un Français… et l’engagement américain c’est sept fois moins que les Français et cinq fois moins que les européens en général. La vraie difficulté, c’est le blocage du congrès américain qui empêche Obama d’aller plus loin.

En public, M. Borloo condamne les États-Unis mais n’hésite pas en privé à manifester toute sa sympathie face à leur ambassadeur.

Il n’est pas étonnant que celui-ci parle de «vue stratégique des négociations qui a changé de manière significative». Une question nous vient alors à l’esprit, ce double langage avait-il été remarqué lors de la négociation des accords de Copenhague?

La réponse est oui. Le lendemain de l’ouverture de la conférence de Copenhague, le blogger Florent Baarsch, qui suivait la conférence pour le compte de la Global Coalition for Climate action, écrivait un article intitulé: «La France joue-t-elle double jeu dans les négociations sur le climat ?» L’aide aux pays en développement constituait un pilier du plan «justice-climat» or la France a rechigné pendant le sommet a abondé des fonds supplémentaires au projet de fonds d’aide au développement durable. Florent Baarsch concluait ainsi son billet avec une pointe d’amertume:

Il est donc assez surprenant de comparer les discours prononcés publiquement par le président Nicolas Sarkozy et Jean-Louis Borloo le ministre de l’environnement par rapport à l’aide à apporter aux pays souffrants des conséquences des changements climatiques et la position réellement négociée au sein de l’Union.

La France a présenté le Plan Justice Climat, pour remettre de la justice et de l’éthique dans les négociations actuelles. Espérons que ce ne sont pas vains mots. Ainsi, il ne reste plus qu’un seul jour pour que la France permette aux pays du Sud de ne pas avoir à choisir entre la construction d’une école et la construction d’une digue, à choisir entre la vie et la survie.

En conclusion, nous notons effectivement le double langage tenu par M.Borloo. Face aux médias, il n’hésitait pas à se poser en défenseur de l’écologie et de la justice sociale, pourfendeur de la cupidité des Américains qui ne voulaient rien céder.

L’attitude face au représentant de la première puissance mondiale est tout autre, il se montre beaucoup plus conciliant.

Néanmoins, il existe des projets concrets de l’ONU pour endiguer le réchauffement climatique. Des initiatives comme REDD+ (lire la très bonne présentation de l’IUCN) émergent parallèlement aux différentes conférences des parties (COP). REDD+ a pour but de lutter contre la déforestation et de mener une politique de reboisement en associant les populations indigènes. Le programme fast-start qui finance le développement durable des pays moins favorisés se met lui aussi en place (consultez le site web ici). La bonne mise en œuvre de ces projets dépend des accords signés aux COP et il est donc indispensable que nos dirigeants se comportent de manière transparente et honnête pour qu’un réel développement durable et juste puisse voir le jour.

Sources:
Copenhague J-16. Jean Louis Borloo :  » Il n’y aura pas d’accord à Copenhague sans la signature de la France », nouvelobs, 21/11/09
Après-Copenhague : Jean-Louis Borloo reste très confiant, actu-environnement.com, 27/01/2010
Environnement – Jean-Louis Borloo réclame davantage à Obama, france-soir, 26/05/2009
Jean-Louis Borloo: « Obama doit nous emboîter le pas », l’express, 7/12/2009
Borloo : « Les Etats-Unis… La grande déception ! », rmc.fr, 21/12/2009

Pour en savoir plus sur les tractations et marchandages autour du sommet de Copenhague:
WikiLeaks : faux espoirs et vrai désarroi au sommet de Copenhague sur le climat, le monde, 10/12/10